Voyage à Sakhaline
En avril 1890, Anton Pavlovitch Tchekhov entreprit le voyage le plus difficile et le plus périlleux de sa vie — vers l’île de Sakhaline. Même de nos jours, le chemin reliant la partie européenne de la Russie à ces contrées extrême-orientales demeure une épreuve redoutable. À la fin du XIXᵉ siècle, un tel déplacement relevait presque de l’exploit : les routes étaient rares et souvent impraticables, emportées par les pluies ou noyées par les crues des rivières. Les longues étapes s’effectuaient dans le froid et la poussière, à travers la taïga, les collines, les lacs et les rivières, au milieu de visages inconnus, affrontant des difficultés qui nous paraissent aujourd’hui presque inimaginables.
Durant l’été 1890, Tchekhov atteignit Sakhaline. Pendant plusieurs mois, il se consacra à un travail minutieux : il s’entretenait avec les habitants, les exilés et les forçats, recueillait leurs récits et consignait soigneusement le destin de chacun. En réalité, l’écrivain mena un véritable recensement de la population de l’île, décrivant la vie de ses habitants avec une précision et une attention remarquables.
Au cours des cinq années suivantes, Tchekhov composa son livre L’Île de Sakhaline. Il avoua lui-même que ce voyage exerça une influence immense sur toute son œuvre ultérieure.
Notre projet vise à faire découvrir au public européen le voyage le plus marquant de la vie d’Anton Tchekhov. À travers une collection d’objets, de photographies et d’illustrations, nous retraçons l’itinéraire de l’écrivain, révélant la Russie de la fin du XIXᵉ siècle vue à travers son regard — ses observations, ses réflexions et ses commentaires — et soulignant combien cette expérience contribua à la formation de sa vision du monde et de sa méthode artistique.
Itinéraire du voyage
Le matin du 21, Tchekhov écrivit à A. Lenski :
« Adieu, mon cher. Je pars aujourd’hui. Gare de Iaroslavl, 8 heures du soir. Les Tchekhov, les Kouchtchinnikov et Levitan m’accompagnent jusqu’à Troïtsa. Ils vous invitent. Je vous souhaite le meilleur. Votre Tchekhov. »
Le soir, Anton Pavlovitch quitta Moscou en train depuis la gare de Iaroslavl.
Gare de Iaroslavl à Moscou
À 7 h 09, Tchekhov arriva à Iaroslavl. De là, il poursuivit son voyage sur le vapeur Alexandre Nevski en descendant la Volga jusqu’à Nijni-Novgorod, passant par Kostroma et Plios. À Kineshma, le bateau fit escale ; l’écrivain en profita pour se promener en ville et visiter une pharmacie.
Tôt le matin, à bord du Alexandre Nevski, naviguant sur la Volga, Tchekhov écrivit à sa famille :
« À Iaroslavl, il pleuvait si fort que j’ai dû enfiler une tunique de cuir… Sous la pluie, Iaroslavl ressemble à Zvenigorod… beaucoup d’enseignes truffées de fautes, de la boue partout, et des corneilles au grand bec qui se promènent sur les pavés. »
Il notait également avec humour :
« Les remorqueurs sont très beaux, traînant derrière eux quatre ou cinq barges ; on dirait un jeune et élégant intellectuel qui tente de s’échapper, tandis que sa femme-massue, sa belle-mère, sa belle-sœur et la grand-mère de sa femme le retiennent par les basques. »
Le fleuve Volga. Barges remorquées.
À 11 h, depuis Nijni-Novgorod, Tchekhov embarqua sur le vapeur Mikhaïl à destination de Perm.
Dans une lettre à sa famille, il écrivit :
« Mes amis toungouses ! Je navigue sur la Kama, sans savoir où exactement ; il me semble être près de Tchistopol. Je ne puis chanter la beauté des rives, car il fait un froid infernal ; les bouleaux ne sont pas encore en feuilles, il reste des bandes de neige, des morceaux de glace flottent encore — bref, toute l’esthétique s’en est allée au diable. »
À deux heures du matin, Tchekhov arriva à Perm. Le même jour, à 18 h, il prit le train pour Ekaterinbourg.
À 13 h 40, il atteignit Ekaterinbourg et s’installa à l’hôtel Américain.
Dans une lettre à sa famille :
« …Je suis arrivé à Ekaterinbourg : il pleut, il neige, il grêle. Je revêts mon manteau de cuir. Les cochers ici sont d’une misère indescriptible : sales, mouillés, sans ressorts… Leurs voitures sont une caricature de nos calèches : à une carriole bancale, on a fixé un toit déchiré, voilà tout. Si je devais peindre fidèlement le cocher local, il ressemblerait à une caricature. Ils évitent le pavé, trop cahoteux, et roulent près des fossés, où c’est sale mais plus doux. Tous ressemblent à Dobrolioubov… Ekaterinbourg est exactement comme Perm ou Toula. Il rappelle aussi Soumy et Gadiach… »
Au matin, Tchekhov reçut la visite de son parent A. Simonov, rédacteur du journal La Semaine d’Ekaterinbourg.
Ekaterinbourg. L’avenue principale.
Tchekhov et Simonov se promenèrent ensemble dans la ville.
Anton Tchekhov quitta Ekaterinbourg pour Tioumen.
Arrivé à Tioumen, il entama la « partie hippomobile » de son voyage : il se mit en route à cheval vers Tomsk.
Dans une lettre à sa famille :
« Il fait froid en route… Je porte un pelisse ; le corps va bien, mais les jambes gèlent. Je les enveloppe dans mon manteau de cuir, sans effet… Deux pantalons, et toujours froid ! On avance, on avance… Les bornes kilométriques défilent, les flaques, les bouleaux… On dépasse des colons, puis un convoi d’exilés… On croise des vagabonds avec leurs marmites sur le dos ; ces messieurs circulent librement sur la route de Sibérie. Ils égorgent parfois une vieille femme pour lui prendre sa jupe, ou arrachent la plaque d’une borne pour la récupérer, mais ne touchent pas aux voyageurs. En somme, du point de vue du brigandage, le trajet est parfaitement sûr… Les villages sont grands, il y a des églises, des écoles, des maisons en bois, parfois à deux étages. Le soir, les flaques gèlent, la route devient dure, et la nuit, un vrai gel ! Brrr ! On est secoué sans arrêt ; la boue durcie forme des bosses qui remuent l’âme… À l’aube, on est épuisé de froid, de cahots et de grelots ; on rêve de chaleur et de lit… »
Arrivé à Ishim, après avoir franchi les rivières Pychma et Tobol et traversé Ialoutorovsk.
Traversée du fleuve Ishim en bac. Départ nocturne du village d’Abatskoïe.
Avant l’aube, un accident survint :
« Dans la nuit du 6 mai, à l’aube, je dormais dans un tarantass conduit par un vieux fort aimable. Je regardais distraitement les feux sinueux dans la steppe : l’herbe sèche brûlait. Soudain, un roulement de roues ! Une troïka postale fonce à toute allure… La mienne tente de se ranger à droite, la première passe, puis surgit une seconde, lancée à pleine vitesse… Je n’ai que le temps de penser : “Mon Dieu, nous allons nous percuter !” qu’un fracas éclate, les chevaux s’emmêlent, mon tarantass se cabre, je vole à terre, mes valises sur moi… Et voilà qu’arrive une troisième troïka ! Par miracle, je ne me suis rien cassé et ai bondi assez vite pour éviter la mort. »
Après réparation du véhicule, ils passèrent la nuit sur place.
Le matin, Anton Tchekhov et un paysan libre, Fiodor Pavlovitch, prirent la route. Ils avançaient en charrette à travers les prairies inondées par les eaux de l’Irtych. Les bottes feutrées de Tchekhov furent trempées. Les voyageurs passèrent la nuit dans l’isba des passeurs.
Au matin, les cochers refusèrent de transporter Tchekhov en bac à travers l’Irtych. L’écrivain gagna le village de Poustynnoïe en barque, sous une pluie battante. Il attendit pendant une heure les chevaux sur la rive du fleuve.
À cinq heures du matin, à Poustynnoïe, il loua une chambre.
Itinéraire parcouru : Kamychkenskoïe – Kroutinskoïe – Kolmakovo – Tioukalinsk – Bekchïevo – Verblioujé – Bitaya – Sargatskoïe – Krasipskoïe – Poselsko-Moguilnoïe – Poustynnoïe.
Dans une lettre adressée à sa famille, Tchekhov écrivait :
« Le 12 mai, on ne m’a pas donné de chevaux, en disant qu’il était impossible de voyager, car l’Ob s’est répandue et a submergé toutes les prairies. On m’a conseillé : “Prenez la route en direction de Krasny Yar ; là, vous parcourrez environ douze verstes en barque jusqu’à Doubrovino, et à Doubrovino on vous fournira des chevaux de poste…” »
Au matin, Tchekhov arriva au village de Yar. Il manqua la barque, attendit plusieurs heures, mais aucune n’arriva. Il passa la nuit sur place.
Le matin, la barque revint. Anton Pavlovitch descendit l’Ob jusqu’à Doubrovino. À la station de Doubrovino, il prit le thé, attendit des chevaux, puis repartit en voiture vers Tomsk. Il manqua la barque pour traverser la rivière Tom, revint, attendit de nouveau, et finit par embarquer avec un facteur. Ils firent halte à une station, où il passa la nuit chez Ilia Markovitch. Il fit la connaissance d’un assesseur et d’un greffier.
À dix heures du matin, Tchekhov, accompagné de l’assesseur et du greffier, monta en charrette. Ils traversèrent le village de Brovkino et arrivèrent à Tomsk dans la soirée.
Séjour à Tomsk.
la ville de Tomsk
Anton Tchekhov écrivait :
« … À Tomsk, j’ai acheté pour 130 roubles une voiture à capote et autres accessoires, mais bien sûr sans ressorts, car la Sibérie ne reconnaît pas les ressorts. Il n’y a pas de siège, le fond est plat et spacieux, on peut s’y étendre de tout son long. Maintenant, il est très commode de voyager : je ne crains ni le vent ni la pluie. Je ne redoute qu’une chose : que l’essieu se brise, car la route est épouvantable. »
Départ de Tomsk. Parmi les compagnons de route de Tchekhov se trouvaient deux lieutenants et un médecin militaire. En chemin, la voiture se brisa à deux reprises.
Arrivée à Mariinsk.
Dans une lettre à sa famille, Tchekhov notait :
« Le printemps commence ; les champs verdissent, les arbres bourgeonnent, les coucous et même les rossignols chantent. Ce matin, il faisait splendide, mais à dix heures, un vent froid s’est levé et la pluie a commencé à tomber. Jusqu’à Tomsk, la plaine dominait ; après Tomsk, ce sont les forêts, les ravins et d’autres paysages variés… »
Arrivée à Atchinsk. Non loin de la station, la voiture transportant Tchekhov et ses compagnons se renversa. Pendant qu’on la réparait, l’écrivain se reposa à la station de Tchernorechensk.
Arrivée à Krasnoïarsk.
Dans une lettre à sa famille :
« Quelle route meurtrière ! J’ai péniblement rampé jusqu’à Krasnoïarsk, réparant ma voiture à deux reprises… Je n’ai jamais vu de ma vie de tels ornières, de tels bourbiers et un tel abandon des routes… Krasnoïarsk est une belle ville, cultivée ; les rues sont propres, pavées, les maisons de pierre et vastes… »
Ville de Krasnoïarsk
Départ sur la route du Ienisseï : de Krasnoïarsk à Irkoutsk.
Dans une lettre à A. N. Plechtcheïev :
« … De Krasnoïarsk à Irkoutsk, il y a 1 566 verstes ; chaleur, fumée des incendies de forêt et poussière : de la poussière dans la bouche, dans le nez, dans les poches ; quand on se regarde dans le miroir, on dirait qu’on s’est grimé. En me lavant au bain d’Irkoutsk, la mousse qui coulait de ma tête n’était pas blanche mais gris cendré, comme si je lavais un cheval. »
Route de Sibérie
Arrivée à Kansk.
Séjour à Irkoutsk.
Dans une lettre à sa famille :
« Irkoutsk est une ville magnifique, véritablement cultivée : théâtre, musée, jardin public avec orchestre, bons hôtels… Pas de clôtures hideuses, pas d’enseignes absurdes, ni de terrains vagues couverts d’interdictions. Il y a même une taverne nommée “Taganrog”… »
Théâtre d’Irkoutsk
À Irkoutsk, Tchekhov vend sa calèche.
Séjour à Listvianka, sur les rives du Baïkal.
Dans une lettre datée du 13 juin :
« … Ici commence le rivage du Baïkal, que l’on appelle en Sibérie la mer. Un miroir d’eau : on ne voit pas l’autre rive, car il y a quatre-vingt-dix verstes de largeur. Les rives sont hautes, escarpées, pierreuses et boisées ; à droite et à gauche, des caps s’avancent dans la mer… »
Tchekhov entreprend en bateau une traversée du Baïkal, de Listvianka à Kliouïevo.
Dans une lettre à sa famille :
« L’eau du Baïkal est turquoise, plus transparente que celle de la mer Noire. On dit qu’aux endroits profonds, on distingue le fond à une verste de profondeur ; moi-même, j’ai vu des abîmes, des rochers et des montagnes noyés dans la turquoise, qui faisaient frissonner la peau. Cette promenade sur le Baïkal fut merveilleuse ; je ne l’oublierai jamais. »
Lac Baïkal
Départ de Kliouïevo à cheval :
« … Après huit verstes, nous sommes arrivés à la station de Myskan, où un fonctionnaire de Kiakhta, en voyage, nous a offert un excellent thé et où l’on nous a donné des chevaux pour Boyarskaïa. »
Voyage à relais à travers la Transbaïkalie, en passant par Verkhneoudinsk.
Arrivée à Tchita, où il passe la nuit.
Arrivée à Nertchinsk.
Arrivée à Sretensk.
Tchekhov embarque sur le vapeur Ermak, qui descend la Chilka vers l’Amour.
Le vapeur s’échoue sur un banc de sable.
Dans une lettre à sa famille :
« Le 21, à six heures du soir, non loin du village de Pokrovskaïa. Nous avons heurté une pierre, ouvert une voie d’eau, et nous réparons. Nous sommes échoués et nous pompons. À gauche, la rive russe, à droite, la rive chinoise… »
Reprise de la navigation sur l’Amour. À la station Reinovo, Tchekhov prodigua des soins médicaux à l’épouse d’un orpailleur.
Anton Pavlovitch arrivée à Blagovechtchensk.
Dans une lettre à A. S. Souvorine :
« L’Amour est un fleuve splendide ; il m’a donné bien plus que je n’espérais… Rochers, falaises, forêts, des milliers de canards, de hérons et d’oiseaux au long bec, et tout autour, un désert immense… Je suis tombé amoureux de l’Amour ; j’y vivrais volontiers deux ans. Tout est beau, vaste, libre et chaud. La Suisse et la France n’ont jamais connu pareille liberté. Le dernier bagnard respire ici plus librement que le premier général de Russie… Je me baigne dans l’Amour. Me baigner, converser et dîner avec des contrebandiers d’or — n’est-ce pas là une expérience captivante ? »
Tchekhov s’embarque sur le vapeur Mouraviov-Amourski à destination de Khabarovka.
Arrivée à Khabarovka. L’écrivain se promène en ville, visite le Cercle militaire et lit les journaux.
Ville de Khabarovsk
Voyage en bateau vers Nikolaïevsk.
« Je suis arrivé par bateau à Nikolaïevsk, l’un des points les plus orientaux de notre patrie », écrivait Anton Tchekhov.
Ville de Nikolaïevsk
À bord du vapeur Baïkal, traversée du détroit de Tatarie. Passage du cap Pronge, puis du cap Djaora, où Tchekhov mit pied à terre pendant la nuit.
Anton Tchekhov :
« À six heures, nous étions dans l’endroit le plus étroit du détroit, entre les caps Pogobi et Lazarev, et nous voyions distinctement les deux rives. À huit heures, nous passions devant la “Casquette de Nevelskoï”… »
Tchekhov nuit à De-Kastri.
Anton Tchekhov :
« … Le 10 juillet, à midi, nous avons traversé le détroit de Tatarie en direction de l’embouchure de la Douïka, où se trouve la capitale de Sakhaline, le poste d’Alexandrovsk. »
Au matin, Tchekhov embarque sur un petit canot qui le conduit jusqu’à l’île de Sakhaline.
Dans un télégramme à sa famille :
« Arrivé. En bonne santé. Télégraphiez Sakhaline. Tchekhov. »
Poste d’Alexandrovsk, île de Sakhaline