Tchekhov en France : quatre voyages
La vie et l'œuvre d'Anton Pavlovitch Tchekhov sont intimement liées à l'Europe. L'écrivain a effectué quatre voyages en France, chacun laissant une trace dans sa biographie et sa correspondance. Voici les détails de chacune de ces traversées, présentés dans l'ordre chronologique.
Premier voyage
En 1889, Anton Pavlovitch Tchekhov séjourne au domaine de Louka, dans le district de Soumy, propriété de la famille Lintvariev — des amis proches de la famille Tchekhov. Ce séjour est assombri par la grave maladie de son frère, Nikolaï Pavlovitch Tchekhov, atteint de tuberculose.
Dans une lettre adressée à son éditeur Alexeï Sergueïevitch Souvorine, datée de mai 1889, Tchekhov décrit l’état de son frère en ces termes :
« … Le peintre tousse et se fâche. Ses affaires vont mal… »
L’inquiétude de Tchekhov pour la santé de son frère se mêle, dans cette même lettre, à une profonde nostalgie du voyage et du changement d’air. Il confie à Souvorine :
« … Avec quel plaisir j’irais maintenant quelque part à Biarritz, où joue la musique et où il y a tant de femmes. Si ce n’était pour l’artiste, je vous aurais suivi, ma parole d’honneur. J’aurais trouvé l’argent. Je vous jure que l’année prochaine, si je suis vivant et bien portant, j’irai sûrement en Europe… »
C’est dans cette lettre que l’on trouve la première mention documentée du désir de Tchekhov de visiter la France. Cependant, dès l’année suivante, en 1890, au lieu de partir pour Biarritz, l’écrivain entreprend son célèbre voyage à l’île de Sakhaline — une expédition qui deviendra l’un des épisodes les plus marquants de sa vie et de son œuvre. Ce voyage fait l’objet d’un projet spécifique de notre association, accompagné de la préparation d’une exposition dédiée.
Mais en 1891, Anton Pavlovitch réalise enfin son rêve de longue date : il part pour l’Europe en compagnie d’Alexeï Souvorine et du fils de celui-ci. Le voyage commence le 17 mars 1891 : Tchekhov prend le train suivant l’itinéraire Saint-Pétersbourg – Varsovie – Vienne. Il visite ensuite Venise, Bologne, Florence, Rome, le Vatican, Naples, puis, longeant la côte italienne, se dirige vers Nice, en passant par Gênes.
Nice et Monte-Carlo
Le 12 avril 1891, l’écrivain arrive à Nice. Dès le 15 avril, il écrit à sa famille :
Casino de Monte-Carlo
« Nous vivons à Nice, au bord de la mer. Le soleil brille, il fait chaud, tout est vert, parfumé, mais le vent souffle. À une heure de route de Nice se trouve la célèbre principauté de Monaco ; là, il y a un endroit nommé Monte-Carlo, où l’on joue à la roulette... Il y a trois jours, j’y suis allé et j’ai perdu. Le jeu est terriblement enivrant... J’ai commencé à jouer à cinq heures, et à dix heures il ne me restait pas un seul franc... »
Le 18 avril, Tchekhov quitte Nice et, dès le 19 avril, arrive à Paris. Selon les archives de la Compagnie internationale des wagons-lits, l’écrivain est descendu à l’une des plus belles gares de la capitale française — la Gare de Lyon.
Gare de Lyon à Paris
Impressions parisiennes
Le 21 avril 1891, Tchekhov écrit :
« Je suis arrivé à Paris vendredi matin et je suis allé aussitôt à l’Exposition. Oui, la tour Eiffel est très, très haute... Beaucoup d’agitation. Les rues fourmillent et bouillonnent. Chaque rue est un torrent. Du bruit, des cris. Les trottoirs sont couverts de tables, derrière lesquelles les Français s’installent comme chez eux. Peuple admirable. D’ailleurs, Paris ne se décrit pas — je remettrai sa description à mon retour. »
Dans cette même lettre, Tchekhov s’adresse à son frère :
« Micha, répare mon pince-nez pour le salut de mon âme... J’ai visité le Salon de peinture et n’ai vu que la moitié, à cause de ma myopie. Soit dit en passant, les peintres russes sont bien plus sérieux que les français. Comparé aux paysagistes d’ici que j’ai vus hier, Levitan est un roi ».
Le 27 avril 1891, Tchekhov écrit à son frère Ivan :
« Aujourd’hui, je rentre en Russie ».
Le voyage de l’écrivain dura environ un mois et demi. Ce périple, bien que relativement court, permit à Anton Pavlovitch de réaliser un rêve longtemps nourri, mais aussi de s’évader des pensées sombres liées à la grave maladie de son frère Nikolaï.
Deuxième voyage
«Ariane m’appelait à Abbazia. J’y arrivai par une journée claire et tiède, après la pluie dont les gouttes brillaient encore sur les arbres...»— A. P. Tchekhov, «Ariadna»
À l’automne 1894, Anton Pavlovitch Tchekhov entreprend un nouveau voyage en Europe — cette fois dans le but d’échapper aux rigueurs de l’hiver qui approche.
Abbazia — un «paradis terrestre»
Vues d’Abbazia (aujourd’hui Opatija, Croatie)
Le 21 septembre 1894, Tchekhov écrivait depuis Abbazia (aujourd’hui Opatija, Croatie) :
« Je poursuis mes observations météorologiques... Je suis parti pour Abbazia, ce paradis terrestre — et ici aussi, il pleut ! Je fuis à Milan, puis à Nice ».
Ce second périple européen fut accompagné d’un temps défavorable et de pensées tristes (son oncle bien-aimé était décédé à Taganrog). Depuis Milan, le 29 septembre, il écrivait à sa sœur :
« J’ai été à Venise ; là, j’ai attrapé une fièvre d’urticaire qui ne me quitte pas jusqu’à ce jour ».
Nice et retour
Malgré la maladie, le voyage se poursuivait. La France accueillit l’écrivain sous un soleil éclatant. Le 2 octobre 1894, il écrivait à sa sœur Maria Pavlovna :
« Je suis à Nice. Il fait chaud, la mer gronde, mais il n’y a rien de particulièrement nouveau, puisque j’y suis déjà venu. D’ici, j’irai à Paris pour deux ou trois jours, puis je rentrerai en Russie… Il y a ici une foule de Russes ».
À Nice, Anton Pavlovitch descendit à l’hôtel célèbre Hôtel Beau Rivage.
Hôtel Beau Rivage à Nice
Quelques jours plus tard, il écrivait à V. A. Gol’tsev :
« Je tousse, je tousse, je tousse. Mais je me sens merveilleusement bien. L’étranger a un effet étonnamment tonifiant… »
Dans cette même lettre, il résumait son itinéraire :
« J’ai été à Lvov, Vienne, Abbazia, Venise, Trieste, Milan, Gênes... Je terminerai par Paris, et vers le 18-20 (octobre) je serai déjà à Moscou ».
Retour par Paris
Gare de l’Est à Paris
Après avoir quitté Nice, Tchekhov se rendit à Paris, d’où il regagna bientôt la Russie. Son départ s’effectua depuis la Gare de l’Est, qui relie la France à la Russie par la voie ferroviaire.
Dès le 15 octobre 1894, Tchekhov écrivait de nouveau depuis la Russie, achevant ainsi son deuxième voyage européen, qui laissa une trace dans ses œuvres littéraires.
Troisième séjour d’Anton Pavlovitch Tchekhov en France
Le rêve de visiter la ville française de Biarritz naquit chez Tchekhov en 1889, mais il ne put réaliser ce voyage qu’en 1897.
En route vers la France
Vassili Mikhaïlovitch Sobolevski
Dans une lettre adressée à V. M. Sobolevski depuis Mélikhovo, datée du 19 août 1897, Tchekhov écrivait :
«Cher Vassili Mikhaïlovitch, j’ai cherché votre adresse pour vous voir et savoir si vous comptiez aller à Nice — et, dans ce cas, si vous voudriez bien m’accepter dans votre compagnie. Hier, j’ai reçu votre lettre, d’où j’ai appris que vous étiez à Biarritz. Parfait ! J’irai donc à Biarritz… Ayez l’amabilité de m’écrire quel train il vaut mieux prendre depuis Moscou — pour Berlin ou pour Vienne —, puis quel train depuis Paris, et dans quel hôtel vous êtes descendu… Je vous demande un itinéraire aussi détaillé, parce que je ne suis encore jamais allé à Biarritz et que je suis un peu intimidé. Après tout, je parle toutes les langues, sauf les étrangères…»
Au début de septembre, Tchekhov quitta la Russie et arriva à Paris le 4 septembre. Là, il fut accueilli par son compatriote Isaac Pavlovski et par l’éditeur Alexeï Souvorine. Dans une lettre à sa sœur Maria, il écrivait:
«Je suis arrivé hier à Paris… Pavlovski est venu me chercher. Les Souvorine sont ici. Ils m’ont retenu jusqu’à lundi, de sorte que je ne pourrai pas être à Biarritz avant le 8 septembre.»
À Paris, Tchekhov descendit à l’Hôtel Vendôme et, comme toujours, observa la vie de la capitale:
«Hier, j’ai passé toute la journée à me promener dans Paris. Je suis allé avec Nastia (la fille de Souvorine) au magasin du Louvre, je me suis acheté une vareuse, une canne, deux cravates et une chemise. Le soir, je suis allé au Moulin Rouge, où j’ai vu la célèbre danse du ventre. Dans un immense éléphant aux yeux rouges, il y a une petite salle de spectacle, à laquelle on accède par un escalier en colimaçon — c’est là que se produit cette danse du ventre, au son des tambourins et d’un piano tenu par une négresse. Le temps est gris, mais l’ambiance joyeuse. La ville est curieuse et attachante.»
Moulin Rouge
À Biarritz
Depuis Paris, Tchekhov se dirigea vers le sud, en passant par Bordeaux. Plus il approchait de l’océan, plus le temps devenait maussade.
À Biarritz,
« Sobolevski et Morozova m’ont accueilli. En allant de la gare, il pleuvait et un vent d’automne soufflait », écrivait Tchekhov à Souvorine le 11 septembre.
La plage de Biarritz et l’hôtel Victoria
Tchekhov s’installa à l’ hôtel Victoria, non loin de la plage:
«La chambre n’est pas mauvaise, le lit est large et blanc… Malgré le mauvais temps, la vie bouillonne sur la plage. Voitures, cris, rires, sons de trompettes. En somme, c’est agréable.»
Le temps ne fut guère clément. L’Atlantique automnal, comme souvent, se contentait de froncer les vagues sans offrir de réjouissance particulière. Dans une lettre à Pavlovski, Tchekhov se plaignait:
«Le temps ici n’est pas fameux, et il n’y a aucun espoir qu’il s’améliore. Il faudra que je file quelque part, d’ici peu.»
Malgré le mauvais temps, il se promenait beaucoup, écoutait les musiciens ambulants. Dans une lettre à Souvorine:
«Le temps, dans l’ensemble, n’est pas fameux, surtout le matin, mais qu’un rayon de soleil paraisse — et il fait aussitôt chaud et très gai. La plage est intéressante ; la foule est belle quand elle paresse sur le sable. Je me promène, j’écoute les musiciens aveugles ; hier je suis allé à Bayonne, j’ai été au Casino voir “La Belle Hélène”. La ville est curieuse, avec son marché plein de cuisinières aux visages espagnols. La vie ici est bon marché : pour 14 francs on me donne une chambre au second étage, le service et tout le reste. La cuisine est excellente, raffinée, un seul inconvénient — il faut trop manger ! Au déjeuner et au dîner, pour le même prix, on sert du vin, rouge et blanc ; il y a de la bonne bière, une excellente Marsala — bref, lourde est la couronne de Monomaque ! Il y a ici beaucoup de femmes».
La ville de Bayonne
Rencontres à Biarritz
Nicolas Alexandrovitch Leïkine
La langue russe se faisait entendre à chaque pas. N. A. Leïkine se souvenait :
«Sur la plage, la langue russe retentissait de partout. Nous étions en plein dans ce qu’on appelle la “saison russe”. Les Russes viennent à Biarritz, d’ordinaire, à la fin de l’automne. J’y rencontrai quantité de visages familiers de Saint-Pétersbourg… — “Bonjour !” — retentit derrière moi, et quelqu’un m’appela par mon nom et mon patronyme. Je me retournai. Devant moi se tenait A. P. Tchekhov. Nous nous serrâmes la main…»
Le séjour de Tchekhov à Biarritz fut également mentionné dans un télégramme publié par le journal Les Nouvelles russes (Russkie Vedomosti): «A. P. Tchekhov, nous informe-t-on, se trouve actuellement à Biarritz. Sa santé s’améliore.» (1897, n° 263, 23 septembre)
Lui-même, dans ses lettres, plaisantait souvent :
À V. A. Goltsév :
«J’ai été à Paris, maintenant je suis à Biarritz. Quand le temps se gâtera, je repartirai à Paris (le climat y est particulièrement sain, surtout au Moulin Rouge)».
Vie quotidienne et impressions
Anton Pavlovitch notait la modicité du coût de la vie en France.
Le 14 septembre, il écrivait à sa sœur Maria :
«La vie ici est très bon marché. Chambre, table abondante (café, déjeuner, dîner), tout cela me coûte 14 francs par jour — et c’est dans le meilleur hôtel ! Quant au linge, aux cravates, aux bas, aux chapeaux, tout cela est à Paris d’un bon marché étonnant, et je suis heureux d’avoir laissé toutes mes affaires à la maison. Si tu voyais quel joli haut-de-forme j’ai acheté ! Ici tout est si élégant, si gracieux, et tout si bon marché que les mains me démangent de plonger dans mes poches».
Intérieur de l’hôtel Victoria à Biarritz
Le temps s’améliora peu à peu, et Tchekhov écrivait à la peintre A. A. Khotiantseva:
«Vous me demandez, chère artiste, s’il fait chaud ici. Les premiers jours de mon arrivée, il faisait froid et humide, maintenant j’ai chaud comme dans mon poêle à Mélikhovo. Surtout après le déjeuner — composé de six plats gras et d’une bouteille entière de vin blanc ! Ce qu’il y a de plus intéressant ici, c’est l’océan : il gronde même par le temps le plus calme. Du matin au soir, je reste assis sur la grande plage, je dévore les journaux, et devant moi défilent en foule bigarrée ministres, riches Juifs, Adélaïdes, Espagnols, caniches ; robes, ombrelles multicolores, soleil éclatant, masses d’eau, rochers, harpes, guitares, chants — tout cela ensemble m’emporte à cent mille verstes de Mélikhovo. Ces jours-ci, à Bayonne, il y eut une corrida. Des picadors espagnols combattaient des vaches ; les petites vaches, irritées et fort agiles, couraient après les picadors comme des chiens. Le public était en délire. Ici se trouve K. Makovski. Il peint des dames…».
La grande plage de Biarritz
Cependant, avec l’approche de l’automne, l’écrivain comprit que le climat de Biarritz n’était pas favorable à sa santé. Le 18 septembre, il écrivait à Lika Mizinova:
«Il fait très chaud ici, même trop chaud, mais cela ne durera pas longtemps, et demain ou après-demain je me sentirai comme à Mélikhovo, c’est-à-dire sans savoir où aller. Mon cœur tout entier aspire à Paris, mais là-bas, bientôt, commencera l’automne humide, on m’en chassera, et il me faudra sans doute aller à Nice ou à Beaulieu…».
Le départ pour Nice
Une tempête d’automne incita Anton Pavlovitch à prendre une décision. Le 20 septembre, il écrivait à Souvorine :
« Les vents soufflent, les pluies se succèdent. Ce temps, semble-t-il, s’est installé pour longtemps. Quoi qu’il en soit, demain lundi, je pars pour Nice en évitant Paris».
Le 22 septembre, Tchekhov et son ami Sobolevski quittèrent Biarritz par Toulouse et, dès le 23 septembre, arrivèrent à Nice. L’écrivain s’installa à la Pension Russe.
Pension Russe, Nice
« Ici, il fait chaud, le soleil éblouit les yeux », — écrivait Anton Pavlovitch à Isaac Pavlovski.
À sa sœur Maria, il confia:
«À Nice, il fait doux ; la mer est charmante, les palmiers et les eucalyptus abondent… La pension est tenue par une dame russe, la cuisinière est également russe ; hier, on nous a servi une soupe russe, des ch'tchi verts. Je me sens bien à l’étranger ; je n’ai aucune envie de rentrer au pays…».
Nice et le Sud de la France
La Promenade des Anglais, Nice
À Nice, Tchekhov retrouva la paix et une liberté intérieure. Dans une lettre adressée à Souvorine, il décrivait son cadre de vie:
« Ma chambre est assez vaste, orientée plein sud, avec un tapis couvrant tout le sol, un lit digne de Cléopâtre et un cabinet de toilette ; les repas, préparés par une cuisinière russe, sont excellents… La mer est douce, attendrissante. La Promenade des Anglais est couverte de verdure et resplendit au soleil ; le matin, je m’assieds à l’ombre pour lire le journal. Je me promène beaucoup. J’ai fait la connaissance de Maxime Kovalevski: un homme grand, corpulent, plein de vie et d’une bonté naturelle. Il mange beaucoup, plaisante souvent et travaille énormément — c’est un compagnon agréable et joyeux. Son rire sonore est communicatif. Il vit à Beaulieu, dans sa jolie villa…».
Maxime Maximonovitch Kovalevski
Anton Pavlovitch se lia d’amitié avec le professeur Kovalevski ; il se rendait souvent dans sa villa et passait de longues heures en sa compagnie. Il entretenait également des relations chaleureuses avec le peintre Jacobi. L’écrivain visita Beaulieu et Menton, où il fut plus tard rejoint par Nemirovitch-Dantchenko.
Dans ses lettres, Tchekhov notait avec finesse ses observations:
« Il faut vivre quelque temps à l’étranger pour apprendre la politesse et la délicatesse de ces contrées. La femme de chambre sourit sans cesse, comme une duchesse sur scène, et pourtant son visage trahit la fatigue du travail. En montant dans un wagon, il faut saluer ; on ne saurait aborder un agent de police ni sortir d’un magasin sans dire “bonjour”. Même avec les mendiants, on ajoute “monsieur” ou “madame”.»
La vie culturelle de Nice l’enchantait :
« La culture jaillit ici de chaque vitrine, de chaque panier ; jusqu’aux chiens respirent la civilisation. »
Dans une lettre à sa sœur, il ajoutait :
« Ici ont commencé des concours de musique ; des musiciens venus de différentes villes — près de huit mille personnes — donnent des concerts ; des orchestres défilent dans les rues, des cortèges aux flambeaux jouent jusqu’au matin. Je t’écris à sept heures et demie, et déjà la musique se fait entendre. »
Tchekhov assistait à des concerts, écrivait, se promenait longuement le long de la mer, savourant l’air pur et le soleil du Midi. Il revoyait nombre de connaissances, parmi lesquelles son compatriote Viktor Grigorievitch Walter, à qui il transmettait les numéros du Taganrogski Vestnik que son père lui envoyait régulièrement de Russie.
Tchekhov à Nice, 1897–1898
Durant son séjour sur la Côte d’Azur, Anton Pavlovitch continua à s’intéresser vivement à la vie de sa ville natale, Taganrog. Le 26 novembre, dans une lettre à son cousin Georges, il écrivait :
« Je suis encore à Nice ; je m’y suis habitué, j’y ai pris goût, au point que je ne serais pas contre l’idée de me présenter comme maire de cette ville. Nice est au bord de la mer et a la même taille que Taganrog. Le temps est splendide, c’est l’été parfait ; nul besoin de manteau ni de bottines. Le soleil chauffe agréablement, comme chez nous en avril ».
La santé de l’écrivain restait cependant fragile. Le 4 décembre, il confiait à Sobolevski :
«Je me suis installé un étage plus bas, car je descends sans cesse et il m’est difficile de monter. J’ai eu une fois une hémoptysie (légère, mais qui a duré trois semaines), et nous, les médecins, avons décidé d’un commun accord que monter les escaliers avec effort, dans mon état, est plutôt nuisible qu’utile — alors j’ai déménagé. Le soleil entre chez moi de sept heures et demie du matin jusqu’à son coucher, je paie autant (10 francs) qu’en haut, et l’ameublement à l’étage intermédiaire est plus riche qu’au dernier… C’est calme, on y mange bien, le service est bon et honnête, et les moustiques ont déjà émigré en Égypte.»
Tchekhov et « l’affaire Dreyfus »
Pendant son séjour en France, Tchekhov suivit avec une vive attention le grand procès politique qui divisait la société française : l’affaire Dreyfus.
Le procès d’Alfred Dreyfus
Dans cette même lettre à Sobolevski, datée du 4 décembre 1897, il écrivait :
« Je passe mes journées à lire les journaux et à étudier l’affaire Dreyfus. À mon avis, Dreyfus est innocent. »
Cette phrase concise révèle la position morale et civique de l’écrivain : Tchekhov se rangea immédiatement du côté de la justice, bien avant que l’innocence de Dreyfus ne soit officiellement reconnue. À l’époque, la société française était profondément divisée : les « dreyfusards » défendaient l’honneur d’un officier calomnié, tandis que leurs opposants s’appuyaient sur l’antisémitisme et une foi aveugle dans l’autorité militaire. Tchekhov fut de ceux, rares, qui, au cœur de la tourmente, surent distinguer clairement la vérité.
Dans sa correspondance ultérieure, il revint à plusieurs reprises sur cette affaire, y voyant un exemple de la force morale capable de résister au mensonge et à l’hypocrisie politique.
« Docteur Tchekhov » et la vie quotidienne à Nice
Dans une de ses lettres à sa sœur Maria, Tchekhov écrivait :
« Chère Maria, une dame dont j’ai soigné la fille m’a offert une petite cuisine de voyage : on peut y préparer sur l’alcool du thé, du café, une soupe ou un rôti ; elle comprend sept ou huit ustensiles qui tiennent dans deux casseroles liées par une courroie. Je te l’enverrai à l’occasion, ou bien je te la rapporterai. »
Une autre lettre à sa sœur dépeint la vie niçoise avec franchise :
« La vie ici n’est pas mauvaise, le temps reste le même : doux et calme, mais il n’y a pas de rose sans épines. Les dames russes qui vivent à la Pension Russe — quelles pestes ! Quelle bêtise ! Des visages hostiles, de la méchanceté, des commérages sans fin ; que le diable les emporte ! Ce qu’il y a de magnifique à Nice, ce sont les fleurs : les marchés en sont inondés, à des prix dérisoires. Les fleurs sont d’une résistance étonnante ; même fanées, il suffit de couper un peu la tige et de les plonger dans de l’eau tiède — elles revivent. »
Ainsi, Nice devint pour Anton Pavlovitch Tchekhov non seulement un lieu de repos et de convalescence, mais aussi un espace d’observation, de réflexion et d’amitié. Dans la lumière claire du Midi, il contempla avec une tendresse lucide le monde, les hommes — et la vie elle-même.
Villefranche et le Nouvel An 1898
Le 23 décembre, Anton Pavlovitch quitta Nice pour se rendre à Villefranche-sur-Mer, petite cité côtière voisine où fonctionnait la Station zoologique russe, fondée par le professeur Alexandre Korotnev de l’Université de Kiev. À la demande de Tchekhov, le professeur fit parvenir au musée de Taganrog une collection d’animaux marins conservés dans l’alcool.
La station zoologique de Villefranche
Le Nouvel An selon l’ancien calendrier, Tchekhov ne le célébra pas : il se coucha à onze heures du soir. Ce jour resta néanmoins mémorable pour lui grâce à un présent inattendu offert par le consul russe à Nice, Nicolas Ivanovitch Iourassov — une bouteille de vin du millésime 1811, une rareté précieuse.
Le souci constant de Taganrog et de ses habitants
Malgré la distance, Tchekhov demeurait étroitement lié à la vie de sa ville natale et à celle de sa bibliothèque publique. Dans une lettre envoyée de Nice, le 9 janvier, à Pavel Fiodorovitch Iordanov, il écrivait :
« Tout cet hiver, j’ai été inutile à la bibliothèque, mais ce n’est pas ma faute. En mon absence, quelques ouvrages se sont déjà accumulés à la maison pour être envoyés à Taganrog, mais sans moi, ma sœur ne peut s’en charger. D’ici, je pourrais vous faire parvenir une vingtaine de livres russes (par exemple, les œuvres de Maxime Kovalevski)… J’ai récemment écrit afin qu’on vous envoie le troisième tome de Alexandre Ier de Schilder. Le professeur d’ophtalmologie de Kharkov, M. Hirschmann, étant de passage à Nice, je lui ai remis Les Confessions de J.-J. Rousseau dans la traduction de F. Oustrialov, avec prière de les transmettre à Taganrog. Et aujourd’hui, je vous fais parvenir, par une occasion favorable, quatre autres ouvrages… En avril, lorsque je rentrerai en Russie, j’enverrai à la bibliothèque un superbe portrait d’Alphonse Daudet. »
Pavel Fiodorovitch Iordanov
Et déjà, le 9 mars 1898, toujours depuis Nice, Tchekhov informait Iordanov :
« Afin d’ouvrir une section étrangère à la bibliothèque, j’ai acheté tous les auteurs classiques français et les ai expédiés à Taganrog. En tout : 70 auteurs, 319 volumes. »
Ainsi, même loin de son pays, Tchekhov demeurait fidèle à sa mission éducative et à son idéal d’enrichissement culturel de la Russie provinciale.
Le peintre Ossip Braz et le « portrait de Tchekhov »
À Nice, Tchekhov renoua avec le peintre Ossip Emmanuelovitch Braz, qui travaillait à son portrait commandé par Pavel Tretiakov pour la galerie du même nom à Moscou. Sur la demande de l’artiste, Tchekhov accepta de poser, mais refusa les lieux proposés pour les séances ; dans une lettre datée du 8 février 1898, il invita donc le peintre à venir le rejoindre à Nice.
Le peintre Ossip Emmanouïlovitch Braz
« Vraiment, ici, tout est si agréable ! Premièrement, il fait chaud, très chaud ; le soleil abonde, la mer est merveilleuse, les environs splendides, Monte-Carlo tout proche. Deuxièmement, vous trouverez ici d’excellentes conditions pour travailler ; les artistes locaux vous aideront volontiers. Troisièmement, vous pourrez peindre d’autres modèles que moi : il y a ici quantité de visages féminins d’une grande beauté, et l’éminent Maxime Kovalevski, dont la physionomie mérite le pinceau. Enfin, non loin d’ici, à Menton, vit Mademoiselle Martynova, que vous avez déjà peinte… Comment vous séduire davantage ? La vie ici est peu coûteuse, commode… En un mot, venez donc à Nice au début de mars (ancien style), si les circonstances vous le permettent : nous travaillerons un peu, puis nous irons en Corse, de là reviendrons à Nice, ensuite à Paris et enfin en Russie. »
Entre ces projets artistiques, Tchekhov continuait à profiter des beautés du Midi. Tout laisse supposer qu’il fit halte à Èze, pittoresque village perché entre Nice et Monte-Carlo. Sur une carte postale représentant ce lieu, qu’il envoya à sa sœur Maria, il annonçait la prochaine arrivée du peintre.
La commune d’Èze
Braz arriva à Nice, et les séances commencèrent. Tchekhov écrivait à sa sœur :
« Braz travaille. Je suis de nouveau assis dans le fauteuil au dossier de velours ; veste noire, cravate blanche, pantalon noir. On dit que la ressemblance est frappante. Outre mon portrait, Braz peint aussi celui d’une dame aux yeux sombres, la femme du gouverneur de Poltava… et celui de Maxime Kovalevski. »
Portrait d’Anton Tchekhov peint par Ossip Braz à Nice en 1898
Ainsi, sous le ciel lumineux de la Côte d’Azur, Tchekhov, entre les lettres, la peinture et les souvenirs du pays natal, vécut un hiver fécond — mêlant amitié, art et pensée. Nice, Villefranche, Èze… autant de noms qui résonnent encore comme des échos de cette étape méditerranéenne dans la vie du grand écrivain russe.
Tchekhov à Paris. Printemps 1898
Au printemps 1898, Anton Pavlovitch Tchekhov quitta Nice pour la capitale. À Paris, l’écrivain s’installa à l’Hôtel Dijon.
Mark Matveïevitch Antokolsky
Le principal objectif de ce voyage était une rencontre avec le sculpteur M. M. Antokolsky, avec lequel Tchekhov devait discuter de l’initiative des autorités de Taganrog : la création d’un monument dédié à Pierre le Grand, fondateur de la ville. Dès le mois de mars, l’écrivain écrivait à sa sœur :
« Je ne pourrai éviter Paris ; une demande est arrivée de Taganrog — me rendre chez Antokolsky à Paris et m’entretenir avec lui au sujet du monument de Pierre le Grand. »
En France, les affaires de Tchekhov se déroulaient dans l’ensemble avec succès : il rencontrait des personnes intéressantes, profitait du climat doux et de la cuisine raffinée, tout en restant attentif à ses proches et à sa ville natale. L’excellente humeur de l’écrivain se reflète dans ses lettres, souvent empreintes d’humour :
« Ma chère Macha, dis à Khina Markovna que j’ai déjeuné aujourd’hui chez Mark Matveïevitch Antokolsky. Lui et madame m’ont invité et accueilli très chaleureusement, et il m’a même offert pour le musée de Taganrog l’une de ses sculptures — un cadeau dont Taganrog n’aurait même pas osé rêver. »
Khina Markovna, mentionnée dans la lettre, était l’un des deux teckels bien-aimés de Tchekhov à Mélikhovo.
À la demande du maire de Taganrog, P. F. Iordanov, Tchekhov rencontra effectivement Antokolsky. Dans une lettre datée du 16 avril 1898, Anton Pavlovitch écrivait :
« Mon très respecté Pavel Fedorovitch, aujourd’hui je suis allé chez Antokolsky et j’ai fait, me semble-t-il, plus qu’il ne fallait : premièrement, j’ai déjeuné et promis de revenir déjeuner après-demain, et deuxièmement, j’ai reçu d’Antokolsky, pour notre futur musée, Le Dernier Soupir, un médaillon en plâtre, le sommet de la perfection artistique... Ce don sera expédié par la petite vitesse. »
Et plus loin — ces mots connus de tout habitant de Taganrog :
« Quant à Pierre le Grand, je suis du même avis que vous. C’est un monument que même un concours mondial n’aurait pas offert à Taganrog ; on ne peut rêver de meilleur. Près de la mer, il sera pittoresque, majestueux et solennel, sans parler du fait que la statue représente le véritable Pierre, et de surcroît le Grand — un génie, plein de grandes pensées, fort et puissant. »
En discutant avec Antokolsky du projet du monument, Tchekhov soulignait que le sculpteur ne demanderait aucune rémunération pour son travail. Antokolsky réfléchissait minutieusement à la composition du monument, prenant même en compte la hauteur des bâtiments avoisinants sur le lieu prévu pour son installation.
L’écrivain rencontra également à Paris un autre sculpteur russe — Léopold Bernstam, qui déclara être prêt à entreprendre la réalisation du monument à Pierre Ier « pour le seul honneur de le faire ».
Finalement, il fut décidé de confier la création du monument à Antokolsky.
Après un premier moulage jugé insatisfaisant par le sculpteur, le second résultat fut excellent. Antokolsky, enthousiasmé, écrivait à Taganrog :
« La statue est sortie admirablement. En grand format, elle paraît meilleure encore que l’original, du moins telle qu’elle se présente dans l’atelier. La fonte en est également réussie. »
Le transport du monument à Taganrog eut lieu en 1901.
Le 14 mai 1903, l’inauguration solennelle fut célébrée. Le monument s’élevait au milieu de la rue Petrovskaya, occupant un emplacement remarquable en face de l’entrée du parc municipal.
Le monument à Pierre Ier à Taganrog
Mémoire et gratitude : Tchekhov et son professeur de gymnase
Même à Paris, Anton Pavlovitch Tchekhov n’oubliait pas les personnes qui avaient marqué sa vie à Taganrog. Il portait une attention particulière à son ancien professeur de religion, Fiodor Platonovitch Pokrovski.
L’écrivain se dévouait pour obtenir la décoration de Pokrovski, en reconnaissance des services rendus en tant que membre de la Société de secours aux malades et blessés militaires et de l’administration locale de la Croix-Rouge.
Avec l’espoir d’une issue favorable, Tchekhov écrivait depuis Paris, le 28 avril 1898, à son cousin Georgui Mitrofanovitch :
« Sois aimable, rends visite à l’archiprêtre F. P. Pokrovski et informe-le confidentiellement qu’il est proposé pour recevoir l’ordre bulgare, en récompense des mérites qu’il a acquis lors de la dernière guerre russo-turque. Un peu tard, certes, mais mieux vaut tard que jamais. Les formalités nécessaires sont déjà accomplies, il ne lui reste qu’à attendre la réponse de Bulgarie — naturellement, tout à fait satisfaisante. »
Malheureusement, le destin en décida autrement. Fiodor Platonovitch Pokrovski décéda le 17 mai 1898, sans avoir eu le temps de recevoir sa distinction.
Fiodor Platonovitch Pokrovski, professeur de Tchekhov
De retour en Russie, Tchekhov, depuis Mélikhovo, fit part de cette triste nouvelle à S. S. Tatischev, par l’intermédiaire duquel les démarches pour la décoration avaient été entreprises.
Le troisième séjour d’Anton Pavlovitch Tchekhov en France devint l’un des plus riches et des plus marquants de sa vie à l’étranger. L’écrivain y retrouva la santé et le repos sur la côte méditerranéenne, mais aussi de nouvelles impressions, rencontres et observations, qui se reflètent dans sa correspondance et son état d’esprit de cette époque.
En France, Tchekhov manifesta une fois de plus cette étonnante union de l’artiste et du citoyen : observant la culture européenne, il demeurait lié en pensée à la Russie, se souciant de Taganrog, de sa bibliothèque et de son futur musée.
C’est ici qu’il fit la connaissance de Maxime Kovalevski, renoua avec le peintre Ossip Braz, suivit l’affaire Dreyfus et réfléchit sur la justice, la dignité humaine et le devoir.
La France devint pour Tchekhov non seulement un pays de repos, mais aussi un espace de méditation spirituelle, où se révélèrent les plus belles qualités de son caractère — bonté, délicatesse, sens aigu de la vérité et amour inextinguible pour la patrie.
Quatrième voyage
La fin du mois d’octobre 1900 fut exceptionnellement froide à Yalta. Anton Pavlovitch, supportant difficilement l’hiver, décida de fuir le froid vers des contrées plus douces, en passant par Moscou.
À Moscou, Tchekhov descendit à l’hôtel «Dresden».
Hôtel Dresden, Moscou
Cependant, comme il l’avouait lui-même, il n’y vivait pas vraiment, mais chez sa sœur :
«À Dresde je ne fais qu’y passer la nuit, j’habite en réalité rue M. Dmitrovka, maison Chechkova, appartement n° 7.».
Dans l’appartement n° 7 de la rue Malaïa Dmitrovka vivait sa sœur, Maria Pavlovna.
Le voyage vers l’Europe
Le lundi 11 décembre 1900, Anton Pavlovitch quitta Moscou pour la France, avec des correspondances à Varsovie et à Vienne.
Le 12 décembre, Tchekhov arriva à Vienne et descendit à l’hôtel élégant Hôtel Bristol. L’établissement lui parut trop luxueux :
«Cet hôtel, il paraît, est le meilleur de Vienne ; ils prennent un argent du diable, on ne permet pas de lire les journaux au restaurant, et tout le monde est habillé si élégamment que j’avais honte parmi eux, je me sentais un Krüger gauche.» (À O. L. Knipper, 14 décembre 1900, Nice.)
Mais ce n’était pas seulement le faste de l’hôtel : la ville elle-même lui réserva une difficulté inattendue. Vienne était plongée dans le silence de Noël — toutes les boutiques étaient fermées.
«Ma chère, quelle bêtise j’ai faite ! Je suis venu ici, et voilà que tous les magasins sont fermés — c’est Noël allemand ! Et me voilà assis dans ma chambre, ne sachant que faire, parfaitement imbécile. Impossible d’acheter une sangle de voyage... Eh bien, que faire ! Demain je pars pour Nice... Ce qui est pénible, c’est d’être ici seul, sans toi, ma capricieuse, ma Doussia, c’est affreusement pénible.» (À O. L. Knipper, 12 décembre 1900, Vienne.)
Dans cette même lettre, Tchekhov s’adressait avec tendresse et mélancolie à son épouse, lui exprimant sa solitude et s’enquérant du théâtre et des répétitions.
À ce moment-là, le Théâtre d’Art de Moscou travaillait à la pièce Les Trois Sœurs, et, depuis l’étranger, Tchekhov suivait avec émotion le destin de son œuvre. Olga Léonardovna lui répondait :
«C’est vrai, mon cher, nous n’avons pas songé au nouveau style, et pourtant le monde entier vit déjà selon lui, sauf nous, les Asiates... Tu aurais dû te promener dans les rues, regarder la foule en fête... As-tu passé toute la journée dans ta chambre ? Promène-toi donc sur tous les Rings. Et tu n’es même pas allé au théâtre ? Ah, toi, petit kissel slave !...»
et encore :
«Aujourd’hui, mon cher, nous avons eu une excellente répétition des Trois Sœurs — les tons commencent à apparaître : chez Soliony, Tchebutykine, Natacha, Irina, chez moi. Maria Petrovna a décidé que je suis tout le portrait de papa, Irina de maman, André a le visage du père, le caractère de la mère. Je me suis trouvée une démarche, je parle d’une voix grave et de poitrine, tu sais, comme ces aristocrates avec une élégance un peu sèche, si je puis dire. Mais n’aie pas peur — je ne forcerai pas. Demain nous abordons le deuxième acte…»
Olga Léonardovna Knipper-Tchekhova
À Nice
Le 14 décembre, Anton Pavlovitch arriva à Nice et descendit dans la pension bien connue Pension Russe, rue Gounod.
«Ma chère, c’est étrange, mais j’ai l’impression d’être arrivé sur la lune. Il fait chaud, le soleil brille de tout son éclat, le manteau est de trop, tout le monde est vêtu comme en été. Les fenêtres de ma chambre sont grandes ouvertes ; et, semble-t-il, mon âme aussi. Je recopie ma pièce et je m’étonne d’avoir pu écrire cette chose, et pourquoi l’avoir écrite. Ah, ma bonne Doussia, pourquoi n’es-tu pas ici ? Tu aurais regardé, tu te serais reposée, tu aurais écouté les chanteurs et musiciens ambulants qui viennent souvent dans la cour, et surtout tu te serais réchauffée au soleil. Tout à l’heure, j’irai à la mer, je m’y assiérai pour lire les journaux, puis, de retour à la maison, je continuerai à recopier — et demain j’enverrai à Nemirovitch le troisième acte, et après-demain le quatrième — ou les deux ensemble. J’ai modifié un peu le troisième acte, ajouté quelque chose, mais très peu. Ma Doussia, envoie-moi ta photographie ici, je t’en prie, sois gentille. Il y a ici beaucoup de mouches. Je rencontre des Russes ; ils ont l’air aplatis, comme oppressés ou honteux de leur oisiveté. Et quelle oisiveté !...» (À O. L. Knipper, 15 décembre 1900, Nice.)
À Nice, Tchekhov poursuivit effectivement la réécriture de Les Trois Sœurs, apportant des corrections avant de l’envoyer au théâtre.
Un froid exceptionnel
Mais dès la fin de décembre, le temps se gâta. Tchekhov se plaignait à Olga Léonardovna :
«Ici, figure-toi, il fait soudain un froid comme jamais. Un vrai gel. À Marseille, il est tombé des montagnes de neige, et ici les fleurs ont fané en une nuit, et je marche avec mon manteau d’automne ! Les journaux se plaignent du froid extraordinaire. C’est odieux, j’ai peur de tomber dans la mélancolie.»
À propos de ces mêmes gelées, Anton Pavlovitch écrivait le 26 décembre au médecin de Yalta, L. V. Sredine :
«Passer tout un hiver à Yalta est utile, même très, car après Yalta, ces contrées paraissent un véritable paradis... Mais voici deux jours qu’un froid inattendu s’est abattu, et tout s’est fané. Il ne gèle jamais ici, et d’où vient ce froid, c’est tout à fait incompréhensible.»
L’ennui hivernal
Ces jours-là, Tchekhov se rendit à Monte-Carlo, où, selon ses propres mots, il «a misé 5 francs sur le 13»..., «et bien sûr, j'ai perdu». Il avouait que ce voyage lui avait paru terne et sans joie.
Le Casino de Monte-Carlo
Depuis Monte-Carlo, Tchekhov alla à Menton, à la frontière italienne, pour rendre visite à la sœur de Nemirovitch-Danchenko, malade de tuberculose.
La ville de Menton
Pendant ce temps, à Yalta, le célèbre écrivain russe Ivan Bouinine séjournait dans la maison de Tchekhov. Maria Pavlovna écrivait :
«Bounine est arrivé et s’est installé chez nous, en bas.»
Et Anton Pavlovitch, l’ayant appris, exprimait sincèrement son regret :
«Je suis très heureux que Bounine soit notre hôte, mais je regrette de n’être pas à la maison.» (À E. Ia. Tchekhova, 8 janvier 1901, Nice.)
Pensées d’Afrique
À Nice, Tchekhov rêvait d’un voyage en Afrique — en Algérie et en Égypte — et souhaitait voir le Sahara.
«Ces jours-ci, si la mer n’est pas aussi agitée qu’à présent, je pars pour l’Afrique... J’y resterai peu de temps, deux semaines environ.» (À O. L. Knipper, 11 janvier 1901, Nice.)
Anton Pavlovitch comptait s’y rendre avec M. M. Kovalevski, mais la tempête en mer fit échouer leurs projets.
Les préoccupations
Outre ses travaux littéraires, Tchekhov s’occupait d’initiatives publiques. Il rêvait de fonder à Moscou une clinique pour les maladies de peau et correspondait avec M. A. Tchlenov au sujet de la recherche de fonds :
«Cette idée intéressa vivement Tchekhov, et peu de temps après, je reçus de lui une lettre de Nice m’annonçant qu’il avait déjà réuni 130 000 roubles pour la fondation de l’institut...» (M. A. Tchlenov, A. P. Tchekhov et la médecine, Les Nouvelles Russes, 1906, n° 91.)
Mikhaïl Alexandrovitch Tchlenov
Le temps s’était de nouveau détérioré, et Tchekhov ressentait de plus en plus la nostalgie de la Russie et du théâtre. Dans une lettre à O. R. Vassilieva, datée du 26 janvier 1901, il écrivait :
«Je pars pour l’Italie à minuit.»
En Italie
Les compagnons de Tchekhov furent Maxime Maximonovitch Kovalevski et le professeur Alexeï Alexeïevitch Korotnev.
M. M. Kovalevski et A. A. Korotnev
Le 27 janvier, ils arrivèrent à Pise, où ils séjournèrent vraisemblablement au Grand Hôtel Nettuno.
«Il fait frais, ça sent l’hiver…»
Le lendemain, Tchekhov se trouvait déjà à Florence :
«Ici, il fait chaud, comme à Taganrog en avril.» (À G. M. Tchekhov, 28 janvier 1901, Florence.)
Mais bientôt le froid revint :
«Et dans ma chambre, il fait un froid tel que je mettrais bien une pelisse, si seulement j’en avais une.» (À O. L. Knipper, 29 janvier 1901, Florence.)
Le 2 février, les voyageurs arrivèrent à Rome et descendirent à l’Hôtel Russie.
Le retour
Vers le 7 février, le temps se dégrada brusquement à Rome, et Tchekhov écrivait à O. L. Knipper :
«Ma chère, dans deux heures je pars vers le nord, pour la Russie. Il fait ici trop froid, il neige, et je n’ai aucune envie d’aller à Naples.»
Le 15 février 1901, Anton Pavlovitch rentra à Yalta. Son quatrième voyage dans le sud de l’Europe s’acheva, laissant derrière lui une trace précieuse — des lettres pleines d’ironie, de chaleur, de mélancolie, et de cette humanité proprement tchékhovienne qui les rend encore aujourd’hui vivantes et proches de nous.
La France s’était ouverte à Tchekhov comme un pays de culture et de dignité humaine.
«Ici, tout est calme, beau et intelligent. Et il me semble que je commence à comprendre ce qui nous manque chez nous — le respect de l’homme.» — A. P. Tchekhov.